Carêment chenin!
L’accord mets et vins est un sujet éminemment complexe et subjectif. Pas doué en la matière, j’aime le vin pour lui-même, en face à face avec lui. Cependant, dans un verre comme dans les vignes, les mariages sont nombreux: ciel et terre, fruit et minéral, sucre et amers sont des couples que l’on ne met pas suffisamment en lumière.
“Le seul sujet de Hopper, c’est la lumière”, dit Wim Wenders dans La Toile Blanche, le documentaire paru sur Arte à l’occasion de la sublime rétrospective sur le peintre américain qui vient de se dérouler au Grand Palais, à Paris. La lumière jaillit littéralement des tableaux de l’artiste, créant un subtil accord avec les contrastes qui en découlent, et les lignes, horizontales et verticales, qu’elle dessine. Si les grenaches et les syrahs se soulent de soleil dans le sud de la France, c’est de lumière dont se nourrissent les cabernets et les chenins en Vallée de la Loire ; cette lumière si intense et si pure nous aveuglerait presque lorsque nous sillonnons la D751 entre Tours et Amboise.
Aussi étrange que cela puisse paraître, la lumière ne vient pas que du ciel, en Loire. Elle émane des profondeurs des sols également: argiles, calcaires, silice, sable, ardoise, roche volcanique sont autant de composants qui éclairent les racines de la liane. Le mariage lumière en surface et minéral en sous-sol doit être pris en considération, notamment à travers l’agriculture biodynamique, pour que la vigne s’épanouisse. Un mariage que le dégustateur averti pointera avec délectation à la dégustation: la lumière imprime une énergie au vin, elle dessine les contours de la matière et éclaire les arômes les plus délicats.
Le plaisir, que dis-je, la jouissance que procure un vin est rarement explicable. Mettre des mots sur un plaisir intense est souvent vain. Cependant, les mariages suggérés par le nectar peuvent expliquer ces sensations intenses. Dernière extase en date : Tendre 2008, de Vincent Carême (Vouvray). On trouve des vins dits “secs tendres” en Loire, à base de chenin. La subtilité réside dans la capacité à suggérer le sucre résiduel d’un chenin récolté avec une certaine maturité tout en conservant une acidité et en exprimant la minéralité. Douceur, tension, fraicheur s’adonnent alors à un mariage qui excite l’amateur de beaux vins. Le fruit lui aussi se joue de délicates associations dont le chenin possède la science, surtout lorsqu’il évoquera des fruits exotiques dynamités par de beaux agrumes. Le fruit confituré d’un Coteaux de l’Aubance sera heureux d’être drapé dans de beaux amers ou souligné par des notes de noyaux qui apporteront caractère et contraste.
Même si loin d’être exhaustifs (attendez qu’on parle des vins rouges!), les vrais mariages se trouvent pour moi dans le vin lui-même. Ils s’annoncent dès l’ouverture de la bouteille, au premier regard et lorsque les premiers arômes exultent. C’est eux qui font les grands vins et qui méritent toute la lumière.

